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 Un lundi matin en maison d'arrêt, côté SPIP .

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Julio le Kamouflé
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MessageSujet: Un lundi matin en maison d'arrêt, côté SPIP .   Jeu 10 Mai 2018, 17:56

https://blogs.mediapart.fr/la-cgt-insertion-probation/blog/090518/un-lundi-matin-en-maison-darret-cote-spip

Un lundi matin en maison d'arrêt, côté SPIP
9 mai 2018


Ce lundi matin, je suis de permanence. Donc je dois répondre à toutes les urgences qui seraient amenées à se présenter. Je dois aussi recevoir en entretien toutes les personnes qui sont arrivées les jours précédents, depuis le vendredi et pendant le week-end.



Je suis Conseiller Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, un CPIP. Ça veut dire que je travaille dans l’Administration Pénitentiaire auprès des publics « placés sous main de justice ». Je suis affecté dans une Maison d’Arrêt moyenne de province. Une de ces prisons où on atteint des taux de suroccupation effrayants. Sincèrement, je ne sais pas exactement combien. Presque le double de la capacité théorique. Toutes les personnes détenues ont un CPIP référent. C’est automatique.

Ce matin, je suis de permanence. Donc je dois répondre à toutes les urgences qui seraient amenées à se présenter. Je dois aussi recevoir en entretien toutes les personnes qui sont arrivées la veille à la prison. On est lundi, je dois donc voir toutes les personnes arrivées vendredi, samedi ou dimanche précédent. Il y en a huit aujourd’hui, ça va pour un lundi. Il n’y a pas de femmes, c’est bien. C’est long d’aller au quartier femme pour un seul entretien.
La secrétaire m’imprime tous les documents disponibles pour les personnes que je dois voir. Pendant ce temps là, j’imprimerai la liste des arrivants et je consulterai sur l’ordinateur les dossiers des personnes qui sont déjà suivies par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) en milieu ouvert.
Ce matin, je dois voir aussi une personne dont la grand-mère est décédée vendredi soir. La mère du détenu a eu la prison au téléphone samedi. Le premier surveillant qui l’a eu au téléphone est allé voir le détenu pour lui annoncer le décès. Il m’a aussi fait un mail pour me prévenir. Moi je dois le voir pour qu’il puisse demander une permission de sortie en urgence pour se rendre aux obsèques.
J’appelle donc sa famille pour récupérer tous les documents utiles : certificat de décès, date et lieu de l’enterrement, et les documents pour la prise en charge pendant la permission : copie de la carte d’identité, d’un justificatif de domicile, attestation écrite d’hébergement et de prise en charge.
Je prends mon ton le plus compassé quand je parle à la mère du détenu. C’est facile dans la torpeur du lundi matin. Et puis j’ai de la peine pour elle : la pauvre dame est sur le point d’enterrer sa mère et elle doit courir pour trouver un fax aujourd’hui et m’envoyer les documents, en plus elle n’a pas encore le certificat de décès. Pour lui faciliter un peu les choses, j’appellerai les pompes funèbres pour qu’ils m’envoient les documents attestant de la date et du lieu de l’enterrement. La juge d’application des peines (JAP) se contente d’un courrier signé des pompes funèbres, ça permet de se passer du certificat de décès. Et les pompes funèbres sont très coopératives lorsqu’on les appelle pour ce genre de chose. Elle n’a que sa carte d’identité, son justificatif de domicile et l’attestation manuscrite à m’envoyer par fax. C’est déjà mieux.
Tant que j’ai la mère du détenu au téléphone, j’essaye d’en savoir plus sur le décès : le détenu savait-il que sa grand-mère était malade ? Etait-il proche d’elle ? Elle m’informe qu’il l’a vu lors d’une permission à Noël dernier et que, la sachant très âgée et affaiblie, il savait que cela arriverait tôt ou tard. Il aimait beaucoup sa grand-mère, elle le gardait pendant les vacances quand il était petit ou quand ça allait mal entre ses parents à la maison. Mais sa mère n’est pas trop inquiète sur la manière dont il prendra ce décès.
Après avoir joint les pompes funèbres, je prends le dossier du détenu pour préparer à minima l’entretien. Ce n’est pas moi qui le suis habituellement. Il est suivi par une collègue qui travaille en mixte (moitié milieu ouvert et moitié milieu fermé). Elle n’est pas là le lundi mais le dossier reste et il y a aussi des infos disponibles sur l’ordinateur, les rapports, quelques notes. Je lis tout ça. Il est détenu depuis un peu plus de quatre mois et sa fin de peine est cet été. Un suivi qui se déroule sans difficulté, une personne bien soutenue par sa famille, un comportement correct en détention, il a déjà obtenu deux permissions de sortir : une « familiale »  à Noël et une « insertion » pour commencer un diagnostic en vue d’intégrer une formation professionnelle.
Ceci étant fait, je m’attaque aux arrivants. Je regarde rapidement les infos sur l’ordinateur pour ceux qui sont déjà suivis par le SPIP. Je regarde les documents que la secrétaire a édités. Il n’y a pas les fiches pénales. Le greffe est fermé le week-end et les agents du greffe sont en train de les faire. C’est à dire que je ne sais pas exactement pourquoi les détenus sont là. Ni pour combien de temps. Je pourrais le savoir en passant au Greffe de la prison et en regardant directement dans les papiers mais ça embête les agents du greffe qui sont en train de travailler dessus et puis, si je veux voir le plus possible de monde ce matin, il faut que je me dépêche. Donc, j’y vais un peu à l’aveugle, j’ai l’habitude.
Je donne la liste des détenus que je dois voir en lui précisant que je suis d’arrivant. Ça me permet d’avoir une petite priorité. Les surveillants qui font l’appel des détenus pour nos entretiens, c’est souvent les mêmes et ils connaissent nos priorités de service. Les arrivants, c’est prioritaire, les permissions en urgence pour cause de décès aussi. Je devrais avoir mes détenus rapidement. Il est 10h, je dois remonter de détention à 11h30 car c’est l’heure de distribution des repas et les mouvements des détenus sont donc bloqués.
Neuf personnes en 1h30, c’est possible mais je m’attends plutôt à voir une partie des arrivants cet après midi. Je demande au surveillant de m’envoyer en priorité les détenus qui ne seront pas là cet après-midi car ils seront extraits pour être jugés.
Ils sont trois à être incarcérés dans la même affaire. Des afghans qui ont été arrêtés pour une histoire de faux papiers. Ils ne parlent pas français mais l’un d’eux se débrouille assez bien en anglais. Je décide de les recevoir tous les trois en même temps pour gagner du temps et assurer une traduction de ce que je dis aux deux qui ne parlent pas français. On est serré dans le petit box d’entretien vitré situé au beau milieu de la détention. Heureusement, ce sont des petits gabarits. Ils doivent avoir vingt ans maximum. Si j’ai bien compris, on leur reproche de s’être fait passer pour des mineurs pour bénéficier de la protection mais les tests disent qu’ils sont majeurs. Ils sont là depuis vendredi et étaient avant en garde à vue. Toutes leurs affaires sont restées à l’hôtel où l’un d’eux était hébergé, en qualité de mineur protégé par le Conseil Départemental.
A la Maison d’Arrêt, ils ont pu se laver et ils ont eu un tee-shirt et un slip propres, pas forcément à leur taille visiblement. Ils ont aussi le pull jaune qu’on donne aux arrivants qui n’en ont pas. Ils ont l’air malin mes trois afghans tout jaunes dans leurs pulls trop grands, alignés, et complètement perdus ! Ils regardent partout à travers les vitres, impressionnés par le bâtiment, les bruits, les personnes qui passent et repassent devant le box.
Ils sont très attentifs à ce que je dis pendant l’entretien et répondent bien à mes questions. Ils essayent, c’est normal, de m’expliquer qu’ils n’ont rien fait et de me donner les détails de l’affaire. Je leur explique que je ne suis ni juge, ni avocat ni policier et que je n’ai aucun lien avec le procès qui aura lieu cet après-midi. Je les rassure, au tribunal ils auront obligatoirement un avocat et un interprète. On revient à notre entretien arrivants.
Ils me répètent plusieurs fois ce que je comprends être le prénom de leur éducateur au service d’accueil des mineurs isolés. Je l’appellerai pour récupérer leurs affaires s’ils prennent une peine ferme. A priori, ils n’ont pas grand-chose, la Maison d’Arrêt devrait accepter de prendre leurs sacs sans trop râler. Normalement, la Maison d’Arrêt n’accepte que les vêtements, faute de place pour stocker autre chose. Ils ne connaissent personne en France à part cet éducateur et les deux autres codétenus évidemment. Ils sont là depuis à peine six mois. Ils ont dû commencer des démarches pour demander l’asile. Ils n’arrivent pas trop à m’expliquer où ça en est. J’appellerai France Terre d’Asile pour en savoir plus. Quand je dis France Terre d’Asile, ça à l’air de faire écho chez eux. Ils ont l’air de connaître. L’éducateur en saura peut être plus. L’entretien avec eux est bouclé en un quart d’heure. Ça ne sert à rien de les assommer avec une tonne d’information qu’ils ne comprennent pas toutes. L’essentiel est dit et compris. Et ils m’ont donné les infos utiles pour commencer la prise en charge. S’ils sont incarcérés à l’issue du jugement, ce que je crains, il faudra les revoir pour pousser un peu plus l’entretien. Je demanderai à ce qu’on me les affecte, je parle bien anglais.
Je vois ensuite la personne pour la demande de permission de sortir suite au décès. Il est calme et semble soulagé de voir quelqu’un rapidement pour l’aider à faire la demande de permission. Il a des tics nerveux et des tatouages de taulard. Il a les yeux rougis, c’est le matin. On a presque le même âge mais on lui donnerait dix ans de plus que moi. Il s’exprime en phrases courtes, un peu sèches, avec pas mal d’argot. Ça a l’air d’être un nerveux, je suis presque étonné qu’il n’y ait pas eu de clash avec les surveillants depuis son arrivée. Il n’y a pas d’alcool en détention, ça peut aider. Et puis il y a les médicaments « pour dormir ».
Je lui explique que j’ai parlé à sa mère, que les pompes funèbres vont envoyer tous les papiers, je lui explique tout le circuit que va faire sa demande de permission avant d’être, je l’espère, accordée : l’avis du chef de détention, l’avis du directeur de la prison, le fax, l’avis du procureur et enfin, la décision  du juge d’application des peines. L’avis du SPIP, évidemment, aussi : je lui dis que je vais mettre un avis favorable au vu du dossier de la collègue qui le suit habituellement et qui était favorable aux deux précédentes permissions. Il a déjà eu des permissions, il se comporte bien, il n’est pas inquiet.
Je profite aussi de cet entretien pour essayer de savoir comment il vit ce décès. C’est la prévention du risque suicidaire. S’il va mal, je ferai un signalement au service psychiatrique pour qu’il voie un soignant et au Chef pour que les surveillants intensifient la surveillance, la nuit surtout. Il va assez bien, il savait que sa grand-mère était très âgée et ça le réconforte un peu d’avoir pu la voir à Noël. Ils étaient proches. D’ailleurs, c’est chez elle qu’il prévoyait d’aller à la sortie, s’il obtient un bracelet électronique pour entrer en formation. Je note tout cela dans le dossier de ma collègue, il faudra que je pense à lui en parler car il faudra trouver une autre solution pour que le projet ne tombe pas à l’eau. Dans un entretien comme celui-là, n’étant pas le référent du dossier, je ne déborde pas du sujet initial de l’entretien. Tout ce qui va au-delà devra être géré par la collègue référente du dossier. Le détenu ne déborde pas, il reste sur le sujet de l’entretien et ne part pas dans tous les sens. Sa demande de permission signée, il me remercie et je peux retourner à mes arrivants. Je déposerai la demande au greffe en remontant de détention. Le greffe s’assurera qu’un chef et un directeur passent dans la journée apposer leur avis et que je transmette les justificatifs que j’attends au fax. Une fois qu’ils auront tout, ils faxeront au service de l’application des peines pour que la JAP rende son jugement. Les obsèques sont mercredi, si j’ai les justificatifs aujourd’hui, ça ira.
Il est 10h30, il me reste 5 arrivants à voir en une heure. C’est tout à fait faisable.


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MessageSujet: Re: Un lundi matin en maison d'arrêt, côté SPIP .   Ven 11 Mai 2018, 06:08

Clair et efficace ! Et accessible au grand public surtout Smile
Merci pour le partage Rulio

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